Le 27 septembre 1726, le docteur John Howard, obstétricien respecté de la petite ville de Godalming, fut appelé en urgence chez Mary Toft, une paysanne de vingt-cinq ans. La jeune femme se tordait de douleur : elle était en train d'accoucher. Mais ce que le médecin découvrit en arrivant défiait tout ce que la science médicale de l'époque pouvait expliquer. Sur le lit de Mary Toft gisaient des morceaux épars de ce qui semblait être... des chats. Ou des lapins. Non, en réalité : des pattes de chat, une tête de lapin, des morceaux de chair indéterminés. Au cours des heures suivantes, sous les yeux médusés du docteur Howard, Mary Toft « accoucha » de plusieurs autres fragments animaux, puis d'un lapin entier, puis d'un autre. En quelques jours, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans toute l'Angleterre. La femme aux lapins était née — et la plus grande supercherie médicale du XVIIIe siècle allait éclabousser les plus éminents scientifiques du royaume, y compris le chirurgien personnel du roi George Ier.
Qui était Mary Toft ? Née Mary Denyer en 1701, elle épousa Joshua Toft, un ouvrier agricole du Surrey. Le couple vivait dans une grande pauvreté, avec déjà trois enfants. Mary était analphabète, mais visiblement dotée d'une intelligence rusée et d'un talent d'actrice hors du commun. Comment cette paysanne sans éducation réussit-elle à tromper les plus brillants médecins de son temps ? L'histoire de Mary Toft est à la fois une comédie grotesque, une tragédie sociale, et un révélateur impitoyable de la crédulité scientifique à l'aube des Lumières.
🤰 L'Imprégnation Maternelle : Une Théorie qui Rend Tout Possible
Pour comprendre comment les médecins purent croire une histoire aussi fantaisiste, il faut connaître une théorie médicale très en vogue au XVIIIe siècle : l'« imprégnation maternelle ». Selon cette théorie, les émotions violentes ressenties par une femme enceinte pouvaient marquer le fœtus et produire toutes sortes de malformations — taches de naissance en forme de fraise, membres déformés, et même... ressemblance avec des animaux. Mary Toft raconta une histoire parfaitement calibrée pour exploiter cette croyance. Quelques mois plus tôt, alors qu'elle était enceinte, elle avait été fascinée par un lapin qu'elle avait vu bondir dans un champ. Elle y avait tellement pensé, elle avait tellement désiré en attraper un, que son obsession s'était imprimée sur l'enfant qu'elle portait. Résultat : au lieu d'un bébé humain, elle avait accouché de fragments de lapins. Cette explication, absurde aujourd'hui, était parfaitement crédible aux yeux des obstétriciens de 1726. Le docteur Howard y crut immédiatement. Bien mieux : il écrivit aux plus grands médecins de Londres — dont Nathaniel St. André, chirurgien personnel du roi George Ier — pour leur annoncer ce « miracle médical ».
👨⚕️ Les Savants Tombent dans le Panneau
Nathaniel St. André se précipita à Godalming, accompagné du secrétaire royal Samuel Molyneux. Ils examinèrent Mary Toft, assistèrent à plusieurs de ses « accouchements », et repartirent convaincus. St. André rédigea un rapport scientifique détaillé intitulé « A Short Narrative of an Extraordinary Delivery of Rabbets » (Bref Récit d'un Accouchement Extraordinaire de Lapins), qu'il publia en novembre 1726. Ce rapport décrivait avec un sérieux imperturbable comment Mary Toft avait donné naissance à quinze lapins, certains vivants, certains morts. Le roi George Ier lui-même s'intéressa à l'affaire. Il dépêcha un autre médecin, le célèbre anatomiste Cyriacus Ahlers, pour enquêter. Ahlers examina Mary, assista à un autre « accouchement », et repartit à Londres avec des échantillons de chair animale. Il les disséqua soigneusement... et découvrit des choses troublantes. Certains « bébés lapins » portaient des traces de couteau. D'autres contenaient des grains de maïs dans leurs intestins — alors que Mary Toft n'était pas censée avoir mangé de maïs. Ahlers comprit la supercherie, mais ne dit rien immédiatement, craignant sans doute de ridiculiser son collègue St. André.
Comment faisait-elle ?
L'autopsie des « bébés lapins » révéla la vérité : Mary Toft achetait des lapins vivants, les tuait, les découpait, et introduisait les morceaux dans son propre vagin avant de simuler des contractions. Elle attendait que les médecins arrivent, puis expulsait les fragments animaux devant eux, en hurlant de douleur. Dans certains cas, elle introduisait même des vessies de lapin remplies de sang pour simuler une hémorragie post-partum. La supercherie exigeait une résistance à la douleur et un sang-froid extraordinaires — surtout quand des médecins examinaient son col de l'utérus pour vérifier la dilatation.
🔍 Le Démasquage
Fin novembre 1726, Mary Toft fut transférée à Londres, où les plus grands médecins du royaume purent l'examiner à loisir. Elle fut logée dans une pension confortable, nourrie aux frais de la Couronne, et observée jour et nuit. Or, dès qu'elle fut surveillée en permanence, les accouchements cessèrent mystérieusement. Pendant que les médecins débattaient de théories contradictoires, un portier de la pension découvrit le pot aux roses : Mary Toft avait été surprise en train de dissimuler un lapin sous ses jupes. Confrontée, elle nia d'abord, puis avoua tout. Le scandale fut immense. Nathaniel St. André fut tourné en ridicule par ses pairs — sa carrière médicale ne s'en remit jamais. Le roi George Ier, furieux d'avoir été berné, exigea que Mary Toft soit emprisonnée pour fraude. Mais le tribunal, embarrassé par l'affaire et soucieux d'étouffer le ridicule, ne la condamna pas. Mary Toft fut libérée après quelques semaines de prison. Elle retourna à Godalming, où elle vécut jusqu'en 1763, objet de curiosité locale et sujet de ballades populaires. Elle mourut à l'âge de soixante-deux ans, sans avoir jamais avoué si l'idée de la supercherie était d'elle ou si quelqu'un — peut-être son mari ou un mystificateur local — l'avait aidée.
« Il n'y a pas de limite à la crédulité des hommes, surtout quand leur vanité professionnelle est en jeu. Mary Toft n'a pas trompé des imbéciles — elle a trompé les plus savants médecins de l'Angleterre. Ce n'est pas elle qui fut ridicule, ce sont eux. »
😄 Postérité : La Satire et la Science
L'affaire Mary Toft inspira une vague de satire sans précédent. Les artistes caricaturèrent les médecins bernés, notamment St. André, qu'on représentait coiffé d'un lapin ou accouchant lui-même de portées de lapereaux. Le poète Alexander Pope écrivit des vers moqueurs. La presse se déchaîna. Mais au-delà de la farce, l'affaire Toft eut des conséquences sérieuses sur la médecine britannique. Elle contribua à discréditer définitivement la théorie de l'imprégnation maternelle, qui perdit toute crédibilité scientifique dans les décennies suivantes. Elle servit aussi de leçon aux médecins sur la nécessité de vérifier empiriquement les phénomènes « extraordinaires » avant de les publier — une leçon de méthode scientifique qui préfigurait les Lumières. Enfin, l'affaire Toft révéla au grand jour les inégalités sociales de l'Angleterre géorgienne : une paysanne pauvre avait berné l'élite médicale du royaume parce que celle-ci était trop convaincue de sa supériorité intellectuelle pour soupçonner une supercherie venue d'une « simple femme du peuple ».
🐰 Conclusion : Pourquoi Tant de Crédulité ?
L'histoire de Mary Toft est souvent racontée comme une anecdote comique. Mais elle est aussi le symptôme d'une époque charnière, où la science moderne émergeait à peine des brumes de la superstition. Les médecins de 1726 n'étaient pas plus stupides que nous — ils croyaient simplement des choses différentes. La théorie de l'imprégnation maternelle leur semblait aussi évidente que la théorie des germes nous semble aujourd'hui indiscutable. Mary Toft, avec son génie instinctif de la manipulation, sut exploiter ce point aveugle de la science de son temps. Elle mérite sa place dans l'histoire, non comme une simple escroc, mais comme une femme pauvre qui, l'espace d'un automne, tint en échec les savants d'un empire — avec l'aide involontaire de quelques lapins.
Épilogue : En 1763, à la mort de Mary Toft, le registre paroissial de Godalming nota sobrement son décès, sans mention des lapins. Mais sa légende, elle, ne mourut jamais. Au XIXe siècle, des étudiants en médecine britanniques fredonnaient encore une comptine moqueuse : « Mary Toft, Mary Toft / Qui accouchait de lapins / Aurait trompé moins de monde / Si les docteurs n'étaient pas si crétins. »