En novembre 1918, alors que la Première Guerre mondiale touchait à sa fin, l'Allemagne impériale — qui semblait inébranlable — s'effondra de l'intérieur. Une révolution déclenchée par des marins mutinés à Kiel balaya en quelques jours les trônes de 22 rois, princes et grands-ducs allemands et contraignit le Kaiser Guillaume II à abdiquer et fuir aux Pays-Bas (9 novembre 1918). Le même jour, la république fut proclamée deux fois : une fois par le social-démocrate modéré Philipp Scheidemann (« Vive la République allemande ! »), et une fois par le communiste Karl Liebknecht (« République socialiste libre d'Allemagne ! »). Cette double proclamation illustrait la fracture qui allait déchirer la révolution. Les mois suivants virent un affrontement sanglant entre les sociaux-démocrates modérés (SPD), alliés à l'armée et aux corps francs (milices paramilitaires), et les spartakistes communistes menés par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Ces derniers furent assassinés le 15 janvier 1919 par les corps francs — avec la complicité du gouvernement social-démocrate de Friedrich Ebert. La république de Weimar naquit de cette révolution inachevée — portant en elle les germes de sa propre destruction.
Résumé : 29 octobre 1918 : mutinerie des marins de Kiel. La révolution s'étend aux villes. 7-8 novembre : Munich proclame la république des Conseils (Kurt Eisner). 9 novembre : abdication du Kaiser, proclamation de la République à Berlin. 10 novembre : Ebert forme un gouvernement provisoire (SPD + USPD). 11 novembre : armistice. Décembre 1918 – janvier 1919 : affrontements entre le SPD et les spartakistes. 5-12 janvier : insurrection spartakiste écrasée par les corps francs (Gustav Noske). 15 janvier 1919 : assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. 19 janvier : élections de l'Assemblée constituante. Février 1919 : Ebert élu président. 6 avril – 3 mai 1919 : république des Conseils de Bavière écrasée dans le sang (1 200 morts). La République de Weimar est proclamée.
⚓ La Mutinerie de Kiel (29 Octobre – 3 Novembre 1918)
Tout commença par une mutinerie de marins. Le 29 octobre 1918, la flotte allemande — ancrée à Wilhelmshaven et Kiel — reçut l'ordre d'appareiller pour une « bataille finale » suicidaire contre la Royal Navy. La guerre était perdue — l'État-major le savait — mais les amiraux voulaient mourir « avec honneur ». Les marins refusèrent. Ils éteignirent les chaudières, hissèrent le drapeau rouge et élirent des conseils de soldats (Soldatenräte) sur le modèle des soviets russes. La mutinerie s'étendit en quelques jours à toutes les garnisons navales, puis aux villes. Partout, des conseils d'ouvriers et de soldats prirent le pouvoir local sans effusion de sang. Le 7 novembre, Kurt Eisner proclama la république en Bavière. Le 8 novembre, le Kaiser — réfugié au quartier général de Spa en Belgique — comprit que l'armée ne le soutenait plus. Le général Groener lui annonça : « L'armée ne marchera pas pour Votre Majesté. »
« Vive la République allemande ! Vive la République socialiste libre d'Allemagne ! »
👑 9 Novembre 1918 : La Chute du Kaiser
Le 9 novembre 1918, jour fatidique, tout bascula à Berlin. Le chancelier Max de Bade — pour sauver la monarchie — annonça unilatéralement l'abdication du Kaiser. Trop tard. La foule envahit les rues de Berlin. À 14h00, depuis une fenêtre du Reichstag, Philipp Scheidemann (SPD) proclama la République : « Le peuple allemand a vaincu sur toute la ligne ! Le vieux pourrissement s'est effondré ! Le militarisme est fini ! Vive la République allemande ! » Deux heures plus tard, Karl Liebknecht — leader spartakiste — proclama depuis le balcon du château impérial une « République socialiste libre d'Allemagne ». Guillaume II — abandonné de tous — franchit la frontière hollandaise en voiture et s'exila au château de Doorn, où il vécut jusqu'à sa mort en 1941. Le Reich allemand — le IIe Reich de Bismarck — avait cessé d'exister.
⚔️ La Fracture : SPD Contre Spartakistes
Friedrich Ebert — chef du SPD — prit la tête du gouvernement provisoire. Il était social-démocrate modéré, réformiste, hostile à la révolution bolchevique. Il voulait une république parlementaire, pas une dictature du prolétariat. Pour maintenir l'ordre, il passa un pacte secret avec le général Groener : l'armée soutiendrait le gouvernement contre les révolutionnaires radicaux. Les spartakistes — aile gauche du mouvement — voulaient, eux, une révolution complète : nationalisations, pouvoir des conseils, désarmement de l'armée. Rosa Luxemburg — intellectuelle brillante, oratrice passionnée — avertit que trahir la révolution créerait un monstre. Elle avait raison. En janvier 1919, les spartakistes lancèrent une insurrection à Berlin. Ebert et son ministre de la Guerre, Gustav Noske, envoyèrent les corps francs — milices paramilitaires d'anciens combattants, férocement anticommunistes — pour l'écraser.
L'Assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht (15 Janvier 1919)
« Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht furent arrêtés à Berlin par les corps francs. Liebknecht fut exécuté d'une balle dans la nuque au Tiergarten. Rosa Luxemburg fut frappée à coups de crosse, puis abattue d'une balle dans la tête. Son corps fut jeté dans le Landwehrkanal — où il ne fut retrouvé que quatre mois plus tard. Les meurtriers furent acquittés ou condamnés à des peines dérisoires. Ebert et Noske — les sociaux-démocrates qui avaient ordonné la répression — portent une responsabilité historique écrasante. Rosa Luxemburg — la 'Rose rouge' — devint une martyre de la gauche allemande. Son assassinat creusa un fossé sanglant entre communistes et sociaux-démocrates qui affaiblit la République de Weimar face à la montée du nazisme. »
🏛️ La République de Weimar : Une Révolution Inachevée
Le 19 janvier 1919, les Allemands élirent une Assemblée constituante. Friedrich Ebert devint le premier président de la République. La nouvelle constitution — adoptée à Weimar (la ville de Goethe, loin de Berlin agité) — créa l'une des démocraties les plus avancées de l'époque : suffrage universel (hommes et femmes), droits sociaux, proportionnelle. Mais la République de Weimar naquit avec deux handicaps mortels : le « coup de poignard dans le dos » (Dolchstoßlegende) — le mythe selon lequel l'armée allemande n'avait pas perdu la guerre mais avait été trahie par les révolutionnaires (« criminels de novembre ») — et la haine des corps francs et de la droite nationaliste qui n'acceptaient pas la démocratie. Ebert — en s'alliant avec l'armée et l'extrême droite pour écraser les spartakistes — sema les graines du futur. Les mêmes corps francs qui assassinèrent Luxemburg fourniraient plus tard les cadres du nazisme. En 1933, Hitler — élu démocratiquement — enterra Weimar. La révolution allemande de 1918 — qui promettait liberté et démocratie — avait accouché d'une république fragile, haïe par les puissants, qui dura à peine 14 ans.