Londres est, depuis près d'un siècle, l'un des terrains de chasse privilégiés de l'espionnage russe. La capitale britannique, cœur de l'Empire puis carrefour de la finance mondiale, a toujours attiré les agents du KGB et de ses successeurs (FSB, SVR). Des « Cinq de Cambridge » — Philby, Burgess, Maclean, Blunt, Cairncross — qui infiltrèrent le MI6, le Foreign Office et Buckingham Palace dans les années 1930, jusqu'aux assassinats spectaculaires d'Alexandre Litvinenko (2006) et de Sergei Skripal (2018, tentative), Londres est le théâtre d'une guerre secrète qui ne s'est jamais interrompue. Même après la chute de l'URSS, les services russes ont continué à considérer Londres comme un centre névralgique du renseignement et à y mener des opérations d'une audace inouïe. Voici l'histoire du KGB à Londres — un siècle d'espionnage, de trahisons et de meurtres au cœur de la capitale britannique.
Londres : Un Terrain de Jeu pour le KGB : La Grande-Bretagne, en tant qu'alliée des États-Unis et membre clé de l'OTAN, a toujours été une cible prioritaire pour les services soviétiques. Londres, ville cosmopolite où se croisent diplomates, banquiers, oligarques, réfugiés politiques et agents secrets, offre un terrain idéal pour les opérations clandestines. Le KGB y a mené des opérations de pénétration des services secrets britanniques, d'infiltration politique, et, plus récemment, d'élimination de transfuges.
🎓 Les Cinq de Cambridge : L'Infiltration du Siècle
Dans les années 1930, le NKVD (ancêtre du KGB) recruta cinq étudiants brillants de l'Université de Cambridge : Kim Philby, Donald Maclean, Guy Burgess, Anthony Blunt et John Cairncross. Tous furent séduits par l'idéologie communiste et persuadés que l'URSS était le seul rempart contre le fascisme. Ils infiltrèrent les plus hautes sphères de l'État britannique : Philby devint chef du contre-espionnage soviétique au MI6, Maclean fut diplomate au Foreign Office, Burgess travailla pour le MI5, Blunt fut conservateur des collections royales à Buckingham Palace (et anobli), Cairncross entra au Trésor britannique. Pendant des décennies, ils transmirent à Moscou des secrets vitaux : plans de l'OTAN, listes d'agents, secrets atomiques. Leur trahison ne fut totalement dévoilée que dans les années 1970-1990.
☢️ Litvinenko : Le Thé au Polonium
Le 1er novembre 2006, Alexandre Litvinenko, un ancien agent du FSB (ex-KGB) réfugié à Londres, rencontra deux anciens collègues russes, Andreï Lugovoï et Dmitri Kovtoun, au bar de l'hôtel Millennium, à Mayfair. Il but du thé vert. Quelques heures plus tard, il tomba gravement malade. Le 23 novembre, il mourut dans d'atroces souffrances. Les médecins découvrirent qu'il avait été empoisonné au polonium 210, une substance radioactive extrêmement rare. L'enquête britannique conclut que l'assassinat avait été commandité par l'État russe. Lugovoï, protégé par Moscou, ne fut jamais extradé. L'affaire Litvinenko marqua un tournant : pour la première fois depuis la guerre froide, un assassinat d'État russe était perpétré sur le sol britannique.
Le Polonium 210 : Un Poison de Laboratoire
Le polonium 210 est un isotope radioactif qui ne peut être produit que dans un réacteur nucléaire ou un accélérateur de particules. Sa présence à Londres prouvait l'implication directe de l'État russe. Les traces de polonium furent retrouvées dans tout Londres — dans l'hôtel Millennium, dans des restaurants, dans des avions de ligne. Le nettoyage coûta des millions de livres. Litvinenko, sur son lit d'hôpital, accusa directement Vladimir Poutine d'avoir ordonné son assassinat.
🧪 Skripal : Le Novitchok à Salisbury
Le 4 mars 2018, Sergei Skripal, un ancien agent double russe réfugié en Angleterre, et sa fille Yulia furent retrouvés inconscients sur un banc public à Salisbury. Ils avaient été empoisonnés au Novitchok, un agent neurotoxique de quatrième génération, développé par l'Union soviétique dans les années 1970. Les deux victimes survécurent miraculeusement, mais une femme qui ramassa le flacon de parfum piégé, Dawn Sturgess, mourut. L'enquête britannique identifia deux agents du GRU (renseignement militaire russe), Anatoli Tchepiga et Alexandre Michkine, comme les auteurs de l'attaque. La Russie nia toute implication. L'affaire Skripal provoqua la plus grande expulsion de diplomates russes de l'histoire — 153 agents expulsés par 27 pays.
« Londres est une ville magnifique. On y trouve de tout : des banques, des musées, des théâtres, et assez d'espions russes pour remplir le MI5. »
🔍 Londres, Refuge et Piège Mortel
Londres est devenue le refuge de nombreux opposants russes et anciens agents ayant fui le régime de Poutine. Mais c'est aussi un piège mortel : le KGB, puis le FSB, y ont mené une traque impitoyable contre les « traîtres ». Boris Berezovski, oligarque en exil, y mourut en 2013 dans des circonstances suspectes (suicide selon la police, assassinat selon ses proches). Nikolaï Glouchkov, autre opposant, fut retrouvé pendu en 2018. Londres est le théâtre d'une guerre de l'ombre qui ne dit pas son nom, où le poison, les « suicides » et les « accidents » remplacent les balles de la guerre froide.
Le KGB et le SVR Aujourd'hui : Le KGB fut officiellement dissous en 1991, mais ses fonctions furent réparties entre le FSB (sécurité intérieure, dirigé un temps par Vladimir Poutine) et le SVR (renseignement extérieur, dirigé par Sergueï Narychkine). Les méthodes, le personnel et la culture du KGB perdurent. Londres reste, avec Washington et New York, l'un des théâtres d'opération prioritaires des services russes.