Le 1er décembre 1948, au petit matin, le corps d'un homme élégamment vêtu fut découvert sur la plage de Somerton Park, près d'Adélaïde, en Australie. Allongé contre la digue, la tête appuyée sur le béton, les jambes croisées, il semblait dormir. Mais il était mort. Aucune pièce d'identité dans ses poches. Toutes les étiquettes de ses vêtements avaient été soigneusement découpées. L'autopsie révéla qu'il avait été empoisonné, mais aucune trace du poison ne put être identifiée. Dans une poche secrète cousue à l'intérieur de son pantalon, les enquêteurs trouvèrent un minuscule bout de papier plié, portant deux mots imprimés : « Taman Shud ». Ces mots persans signifient « C'est fini » — et sont la dernière phrase du Rubaiyat, le célèbre recueil de poèmes d'Omar Khayyam. L'affaire de l'« Homme de Somerton » — ou l'affaire Taman Shud — devint le plus grand mystère criminel jamais résolu d'Australie.
L'Homme de Somerton en bref : Âge estimé : 40-50 ans. Taille : 1,80 m. Corpulence moyenne. Cheveux : blonds-roux. Yeux : gris. Vêtu d'un costume élégant, chemise blanche, cravate, chaussures cirées. Aucune cicatrice distinctive. Cause de la mort : empoisonnement (probablement par digitaline). Identité : inconnue.
📖 Le Rubaiyat et le Code Secret
Le bout de papier « Taman Shud » fut rapidement identifié comme provenant d'une édition spécifique du Rubaiyat d'Omar Khayyam, traduit par Edward FitzGerald. La police lança un appel national pour retrouver le livre auquel la page avait été arrachée. Un homme se présenta : il avait trouvé le livre dans sa voiture, garée près de la plage, quelques jours avant la découverte du corps. Dans ce livre, sur la page de garde, figurait un message codé mystérieux — cinq lignes de lettres sans aucune signification apparente. Ce code, connu sous le nom de « Code de Somerton », n'a jamais été déchiffré — ni par les experts en cryptographie, ni par les militaires, ni par les ordinateurs modernes. Certains pensent qu'il s'agit d'une note personnelle codée, d'autres qu'il décrit les circonstances de la mort.
🕵️ Les Théories : Espion, Amant, ou Victime d'une Affaire de Cœur ?
L'enquête révéla plusieurs pistes fascinantes. Le corps portait un numéro de téléphone qui mena à une infirmière de Sydney, Jessica Thomson (dite « Jestyn »). Interrogée, elle nia connaître le mort — mais les enquêteurs notèrent qu'elle devint pâle et tremblante en voyant le moulage mortuaire. Jestyn avait offert une copie du Rubaiyat à un homme nommé Alfred Boxall en 1945 — mais Boxall était vivant et possédait encore son exemplaire. Une autre édition du même livre avait donc été utilisée. Le fils de Jestyn, Robin Thomson, présentait une ressemblance frappante avec l'Homme de Somerton — une oreille supérieure très rare. Certains chercheurs pensent que l'inconnu était le père biologique de Robin, et peut-être un agent de renseignement soviétique (le poison à la digitaline était une signature du KGB). D'autres évoquent un drame passionnel.
Le Code de Somerton
Les cinq lignes du code sont : WRGOABABD / MLIAOI / WTBIMPANETP / MLIABOAIAQC / ITTMTSAMSTGAB. Toutes les tentatives de décryptage ont échoué. L'armée australienne, le MI5 britannique, la NSA américaine, des générations de cryptologues amateurs — personne n'a jamais pu extraire un sens cohérent de ces lettres. Certains pensent qu'il s'agit d'un message personnel sans clé de déchiffrement, d'autres d'un faux destiné à égarer l'enquête.
🧬 L'Exhumation et l'ADN (2021)
En mai 2021, après des décennies de demandes, la police sud-australienne accepta finalement l'exhumation de l'Homme de Somerton. Les scientifiques de l'université d'Adélaïde et du NCIS américain purent extraire l'ADN du corps, incroyablement bien conservé dans son cercueil en plomb. Les résultats préliminaires, publiés en 2022, identifièrent l'homme comme étant — probablement — Carl « Charles » Webb, un ingénieur électricien de Melbourne né en 1905. Webb, passionné de poésie, avait disparu en 1947. Mais l'identification n'est pas encore formellement confirmée, et de nombreuses questions restent sans réponse : pourquoi est-il mort à Adélaïde ? Pourquoi ses vêtements étaient-ils anonymisés ? Quel était son lien avec Jestyn ? Le mystère Taman Shud n'est peut-être pas encore totalement élucidé.
« Taman Shud. »
Le Rubaiyat d'Omar Khayyam : Le Rubaiyat est un recueil de quatrains du poète et mathématicien persan Omar Khayyam (XIe-XIIe siècle), traduit en anglais par Edward FitzGerald en 1859. Sa philosophie épicurienne (« Carpe diem ») et son scepticisme face à la mort en firent un succès mondial.