Le 29 juin 1992, Mohamed Boudiaf, président du Haut Comité d'État (HCE) algérien, inaugurait une maison de la culture à Annaba. Il était entouré de ministres, de généraux, de journalistes. La caméra de la télévision nationale filmait en direct. Soudain, un homme en uniforme de la protection civile s'approcha du président par derrière, sortit un pistolet mitrailleur et tira une rafale à bout portant. Boudiaf s'effondra, touché à la nuque. Derrière lui, un autre tireur lança une grenade qui fit plusieurs blessés. Le président, soixante-trois ans, mourut sur le coup. L'assassin fut maîtrisé. Il s'appelait Lambarek Boumaâraf, un sous-lieutenant de la protection civile, présenté comme un « islamiste infiltré ». Mais pour des millions d'Algériens, l'assassinat de Boudiaf reste le crime fondateur de la décennie noire — un assassinat politique que l'on imputa à l'État profond algérien pour éliminer un président déterminé à lutter contre la corruption.
Résumé : Mohamed Boudiaf (1919–1992) fut l'un des neuf fondateurs du Front de Libération Nationale (FLN) en 1954, déclenchant la guerre d'indépendance algérienne. Opposant au régime du parti unique après 1962, il vécut en exil au Maroc pendant vingt-sept ans. En janvier 1992, après l'annulation des élections législatives remportées par le Front Islamique du Salut (FIS) et le coup d'État militaire, Boudiaf fut rappelé d'exil pour diriger le HCE, une présidence collégiale chargée de gérer la transition. Il accepta la mission, espérant réformer le système. Mais ses discours contre la corruption et son intention de créer un parti politique indépendant du FLN et du FIS lui aliénèrent les cercles du pouvoir. Le 29 juin 1992, il fut assassiné en direct à la télévision à Annaba. L'enquête officielle conclut à un acte isolé d'un « islamiste », Lambarek Boumaâraf. Mais de nombreux Algériens et observateurs pensent que Boudiaf fut victime d'un complot au sein du régime.
🇩🇿 Le Père de la Révolution
Mohamed Boudiaf, dit « Si Tayeb el-Watani » (le patriote), était une légende vivante. En 1954, avec cinq autres hommes (parmi lesquels Ahmed Ben Bella et Hocine Aït Ahmed), il fonda le FLN et déclencha l'insurrection du 1er novembre 1954 contre la colonisation française. Chef de la délégation extérieure du FLN, il fut capturé en 1956 lors du détournement de l'avion qui le transportait du Maroc vers Tunis — un épisode célèbre piloté par l'armée française. Emprisonné jusqu'à l'indépendance en 1962, il fut libéré et rentra en Algérie. Mais il s'opposa à Ben Bella, qui prit le pouvoir. Boudiaf dénonça le « divorce entre le peuple et le pouvoir » et fut marginalisé. Il fonda le Parti de la Révolution Socialiste (PRS) en exil au Maroc. Pendant vingt-sept ans, il observa de loin l'Algérie s'enfoncer dans le parti unique, la bureaucratie et la corruption. Il vivait modestement à Kénitra, lisait, écrivait, attendait. Personne n'imaginait qu'il reviendrait.
🗳️ 1992 : Le Rappel de l'Exilé
En décembre 1991, l'Algérie organisa les premières élections législatives pluralistes de son histoire. Le Front Islamique du Salut (FIS) remporta le premier tour avec 47 % des sièges, menaçant d'obtenir la majorité absolue au second tour. Le 11 janvier 1992, un coup d'État militaire annula le scrutin. Le président Chadli Bendjedid fut contraint de démissionner. L'armée installa le Haut Comité d'État (HCE), une présidence collégiale composée de figures historiques, pour gérer la transition. Qui appeler à la tête de ce HCE ? Les généraux pensèrent à Boudiaf. Respecté, intègre, sans base politique en Algérie — l'homme idéal pour légitimer le coup d'État tout en restant contrôlable. Boudiaf accepta, à une condition : « Je ne serai pas une marionnette. » Il le prouva dès ses premiers discours. Il reconnut la légitimité du vote des islamistes (« Le peuple a voté et le peuple a choisi ») mais justifia l'interruption du processus électoral par la menace d'une dictature religieuse. Surtout, il s'attaqua à la corruption — un tabou absolu en Algérie. Il parla de « mafia politico-financière », promit de nettoyer l'État, et envisagea de créer un nouveau parti — le Rassemblement Patriotique National — qui briserait le monopole du FLN.
« La corruption est devenue une gangrène. Nous nettoierons l'État. Nous rendrons sa dignité au peuple. Je ne suis pas venu pour être un président potiche. »
🔫 L'Attentat
Le 29 juin 1992, Boudiaf arriva à Annaba pour une visite officielle. La ville, située à l'est du pays, était un bastion potentiel du FIS. Boudiaf voulait montrer que l'État tenait le territoire. Il inaugura une maison de la culture. La cérémonie était filmée par la télévision nationale. Soudain, un homme en uniforme bleu de la protection civile s'approcha par derrière, sortit un pistolet mitrailleur Skorpion et tira une rafale sur le président. Boudiaf s'effondra, touché à la nuque. Un second assaillant lança une grenade. La panique fut totale. Le tireur fut maîtrisé et identifié : Lambarek Boumaâraf, un sous-lieutenant de vingt-six ans de la protection civile, présenté comme un « islamiste radical » agissant seul. Boudiaf fut évacué d'urgence mais mourut sur le coup. La télévision interrompit ses programmes. L'Algérie était en état de choc.
Lambarek Boumaâraf : Le Tueur Solitaire
« Boumaâraf fut présenté comme un 'islamiste radical' ayant agi seul. Mais comment un sous-lieutenant a-t-il pu s'approcher à moins de deux mètres du président, armé d'un pistolet mitrailleur, sans être inquiété ? Comment a-t-il pu tirer à bout portant sans être immédiatement neutralisé par la sécurité présidentielle ? Boumaâraf fut condamné à mort en 1995, peine commuée en prison à vie. Il ne parla jamais. Pour beaucoup, il fut un exécutant — un fusible. »
🕵️ Qu'a-t-on Vraiment Vu ?
La scène fut filmée en direct par la télévision algérienne. Pendant des années, les Algériens ne virent que quelques secondes tronquées — le président parlant, puis un écran noir. La version intégrale de l'assassinat ne fut diffusée que des années plus tard. Ce qu'elle révéla glaça le sang : la sécurité présidentielle, anormalement passive. Les gardes du corps, prostrés, n'esquissèrent aucun geste pour protéger le président. Certains s'étaient même écartés juste avant les tirs. La commission d'enquête officielle conclut à une défaillance de la sécurité. Mais les questions restèrent sans réponse. Qui avait ordonné le retrait des gardes du corps ? Pourquoi Boumaâraf, un élément perturbé connu de ses supérieurs, avait-il été affecté à la sécurité du HCE ? Qui lui avait fourni son arme ? Et qui était le second tireur (non identifié sur le moment) qui lança la grenade ?
🖤 Un Crime Sans Coupable
L'assassinat de Boudiaf plongea l'Algérie dans une spirale de violence. La décennie noire, qui opposait l'armée aux groupes islamistes armés (GIA, AIS), fit entre 150 000 et 200 000 morts. Boudiaf devint un martyr. Son nom fut donné à des rues, des places, l'aéroport d'Alger. Mais les vrais commanditaires de son assassinat ne furent jamais identifiés. La thèse du « tueur solitaire islamiste » fut réfutée par sa propre femme, qui accusa publiquement le pouvoir militaire. Pour les Algériens, le message était clair : celui qui touche au système meurt. Mohamed Boudiaf, le dernier des pères fondateurs encore en vie, avait tenté de réformer l'Algérie. Il en paya le prix de son sang.
🤔 Questions Fréquemment Posées
1) Qui a tué Boudiaf ? Lambarek Boumaâraf fut le tireur. Le commanditaire n'a jamais été identifié officiellement.
2) Pourquoi Boudiaf a-t-il été assassiné ? Ses discours contre la corruption menaçaient des intérêts puissants. Il voulait créer un nouveau parti politique, ce qui brisait le monopole du FLN et menaçait l'ordre militaire.
3) Les islamistes ont-ils tué Boudiaf ? Officiellement oui, Boumaâraf était islamiste. Mais de nombreux indices suggèrent une manipulation des services de sécurité.
4) Que devint Boumaâraf ? Condamné à mort en 1995, peine commuée. Il reste en prison, n'ayant jamais livré le nom d'un commanditaire.
5) Quel est l'héritage de Boudiaf ? Il incarne l'espoir déçu d'une Algérie réconciliée avec sa révolution. Son assassinat ouvrit la décennie la plus sanglante du pays.