Le 8 mai 1945, tandis que Paris célébrait dans l'allégresse la capitulation de l'Allemagne nazie, une tout autre scène se déroulait à 2 000 kilomètres de là, dans les rues de Sétif, une ville du Constantinois algérien. Des milliers d'Algériens étaient descendus dans la rue, non seulement pour fêter la victoire des Alliés — aux côtés desquels 173 000 soldats algériens avaient combattu — mais surtout pour réclamer la liberté et l'égalité promises par le général de Gaulle. « Libérez les prisonniers ! », « Vive l'Algérie indépendante ! », « À bas le colonialisme ! » scandaient-ils en brandissant des drapeaux vert et blanc frappés du croissant et de l'étoile. En quelques heures, cette manifestation pacifique allait se transformer en l'un des massacres les plus sanglants de l'histoire coloniale française. Un massacre si brutal, si disproportionné, que la France mit soixante ans à reconnaître les faits.
Résumé : Le 8 mai 1945, à Sétif, Guelma et Kherrata, l'armée française réprima dans le sang des manifestations indépendantistes algériennes. L'armée, la marine et l'aviation furent déployées. Le nombre de victimes algériennes est estimé entre 15 000 et 45 000 morts selon les historiens. Des milliers de corps furent jetés dans des charniers ou des puits. Le massacre, longtemps occulté, est considéré comme le point de départ de la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962).
🌍 Le Contexte : L'Algérie Coloniale en 1945
Pour comprendre l'ampleur de la tragédie, il faut replonger dans l'Algérie de 1945. La France occupait le pays depuis 1830 — soit 115 ans. La population algérienne, musulmane à 90 %, était soumise au « Code de l'indigénat », un régime juridique qui en faisait des citoyens de seconde zone. Les Algériens n'avaient pas le droit de vote, leurs terres avaient été confisquées pour être distribuées aux colons européens, et la famine avait tué des centaines de milliers de personnes pendant la guerre. Pourtant, 173 000 soldats algériens s'étaient engagés dans l'armée française pour libérer la métropole du joug nazi. Beaucoup étaient morts en Italie, en Provence, en Alsace. Les survivants rentraient au pays avec l'espoir que la France reconnaîtrait leur sacrifice en leur accordant l'égalité des droits. Ils se trompaient lourdement.
Le mouvement nationaliste algérien, incarné par Ferhat Abbas et Messali Hadj, avait rédigé en 1943 le « Manifeste du Peuple Algérien », réclamant une république algérienne autonome fédérée à la France. Le général de Gaulle avait promis des réformes. Mais en mai 1945, aucune d'entre elles n'avait été appliquée. La frustration était à son comble. Le 1er mai 1945, lors d'une manifestation à Alger, la police avait déjà tiré sur la foule, faisant plusieurs morts. L'ambiance était électrique.
« Nous réclamons la liberté pour notre peuple. Si la France ne nous l'accorde pas, nous la prendrons nous-mêmes. »
🚩 Le Déclencheur : La Mort de Bouzid Saâl
Le matin du 8 mai 1945, à Sétif, un cortège de 8 000 à 10 000 Algériens s'ébranla dans les rues. En tête du défilé, des scouts musulmans portaient des banderoles et des drapeaux algériens. La police française, commandée par le commissaire Olive, somma les manifestants de retirer leurs emblèmes nationalistes. Les Algériens refusèrent. Un jeune scout de 22 ans, Bouzid Saâl, brandissait fièrement le drapeau algérien. Un policier français tenta de le lui arracher. Bouzid résista. Le policier sortit son revolver et l'abattit froidement devant la foule.
Ce meurtre fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres. La foule, ivre de colère, se déchaîna. Des groupes d'Algériens s'en prirent aux symboles de la colonisation : des bâtiments officiels furent incendiés, des lignes téléphoniques coupées, et — tragiquement — 102 Européens furent tués dans les heures qui suivirent. La machine répressive française se mit en marche. Et elle allait être impitoyable.
⚔️ La Répression : « Un Milliard d'Algériens pour un Français »
Dès le lendemain, 9 mai, le général Duval, commandant des troupes françaises en Algérie, lança une opération de répression massive. Sa doctrine était claire : « Nous devons frapper vite et fort. Il faut donner aux populations musulmanes une leçon qu'elles n'oublieront jamais. » L'armée française, appuyée par la marine et l'aviation, encercla les villages suspects. Les bombardements aériens rasèrent des hameaux entiers autour de Kherrata, dans les montagnes des Babors. Le croiseur Duguay-Trouin bombarda la côte près de Jijel. Des unités de tirailleurs sénégalais, recrutés par la France, furent utilisées pour mater la rébellion — une stratégie cynique de division coloniale.
À Guelma, la répression prit un visage encore plus sinistre. Les milices de colons européens, organisées par le sous-préfet André Achiary, se livrèrent à de véritables expéditions punitives. Des centaines d'Algériens furent arrêtés, torturés, exécutés. Des corps furent jetés dans des puits, des charniers creusés à la hâte. Dans les douars (villages) environnants, les soldats français appliquèrent la politique de la terre brûlée. Les historiens estiment aujourd'hui que le nombre de victimes algériennes se situe entre 15 000 et 45 000. Le chiffre officiel français de l'époque — 1 165 morts — était une falsification honteuse.
Le Charrier de Kherrata : Dans les gorges de Kherrata, des centaines de cadavres de villageois algériens furent précipités dans des ravins. Des témoins racontèrent que les corps formaient des monceaux de plusieurs mètres de hauteur. Ces fosses communes ne furent jamais officiellement recensées par les autorités françaises.
🕊️ Le Silence Officiel et la Mémoire Retrouvée
Pendant des décennies, le massacre de Sétif fut un tabou absolu en France. Les archives furent classifiées, les témoins réduits au silence, les historiens censurés. Ce n'est qu'en 2005 que l'ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdière, qualifia publiquement les événements de « tragédie inexcusable ». En 2020, le président Emmanuel Macron commanda à l'historien Benjamin Stora un rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie. Aujourd'hui, le 8 mai est une date commémorative officielle en Algérie. Chaque année, à Sétif, des milliers de personnes se recueillent devant la stèle qui porte les noms des martyrs. Pour les Algériens, Sétif 1945 n'est pas une page d'histoire — c'est une blessure toujours ouverte.
📝 L'Héritage du 8 Mai 1945
Le massacre de Sétif constitue un tournant dans l'histoire de la colonisation française. Il marque le divorce définitif entre la France et les élites nationalistes algériennes. Ferhat Abbas, qui croyait encore à une solution pacifique, déclara après le massacre : « La France a perdu l'âme de l'Algérie. » Neuf ans plus tard, en novembre 1954, le FLN lançait la guerre d'indépendance. Les jeunes qui avaient vu leurs pères massacrés à Sétif, Guelma ou Kherrata formèrent les premiers rangs de l'Armée de Libération Nationale. Le sang de 1945 avait enfanté la révolution de 1954.