Le 17 septembre 1859, un homme d'affaires ruiné du nom de Joshua Abraham Norton entra dans les bureaux du San Francisco Bulletin et déposa sur le comptoir une proclamation dûment signée. Le journal, amusé, la publia le lendemain en première page. Elle commençait ainsi : « À la demande pressante et au désir de la grande majorité des citoyens de ces États-Unis, moi, Joshua Norton, [...] me déclare et me proclame Empereur des États-Unis. » Ainsi naquit l'un des personnages les plus excentriques et les plus aimés de l'histoire américaine : Norton Ier, Empereur des États-Unis et Protecteur du Mexique. Pendant vingt et un ans, ce clochard majestueux, vêtu d'un uniforme militaire bleu à épaulettes dorées, coiffé d'un chapeau haut-de-forme orné de plumes, arpenta les rues de San Francisco, édicta des décrets impériaux, émit sa propre monnaie, et fut traité avec un respect affectueux par toute la ville, des commerçants aux autorités officielles. Quand il mourut en 1880, plus de trente mille personnes suivirent son cortège funèbre. L'histoire de l'Empereur Norton est celle d'un homme qui perdit la raison — ou plutôt, qui trouva une raison plus haute que la nôtre — et d'une ville qui décida de jouer le jeu, transformant une folie en légende.
Qui était vraiment Norton ? Joshua Abraham Norton naquit vers 1818 en Angleterre dans une famille juive. Il passa son enfance en Afrique du Sud, où son père fit fortune dans le commerce. En 1849, comme des milliers d'hommes, il fut attiré à San Francisco par la ruée vers l'or. Intelligent et ambitieux, il ouvrit un commerce prospère et devint un notable respecté. Mais en 1853, un mauvais investissement dans le riz péruvien le ruina totalement. Il perdit son commerce, sa maison, sa raison. Il disparut pendant quelques années, puis réapparut en 1859 avec une proclamation impériale et une mission divine.
📜 Les Décrets de Sa Majesté Impériale
Norton Ier prenait son rôle très au sérieux. Chaque jour, il arpentait les rues de San Francisco, inspectant les trottoirs, les câbles du tramway, les uniformes des policiers. Quand quelque chose lui déplaisait, il publiait un décret. Le Bulletin, puis d'autres journaux de la ville, les publiaient avec délectation, et les lecteurs se les arrachaient. En 1862, face au désastre de la guerre de Sécession, Norton décréta la dissolution du Congrès des États-Unis et ordonna à l'armée de marcher sur Washington pour déloger les représentants — le décret, bien sûr, ne fut jamais exécuté, mais il fit rire toute la nation. La même année, il se proclama Protecteur du Mexique, ce qui obligea le consul mexicain de San Francisco à lui envoyer une lettre de courtoisie. En 1872, il ordonna la construction d'un pont reliant San Francisco à Oakland par-dessus la baie — un projet jugé totalement insensé à l'époque. Soixante-quatre ans plus tard, le Bay Bridge fut inauguré, presque exactement à l'endroit que Norton avait désigné. Ses décrets les plus célèbres incluaient l'abolition du Parti Démocrate et du Parti Républicain, l'interdiction de l'utilisation du mot « Frisco » pour désigner San Francisco (qu'il considérait comme vulgaire), et l'instauration d'une Ligue des Nations universelle pour prévenir les guerres — une idée qui précéda de cinquante ans la création de la Société des Nations.
💰 La Monnaie de l'Empereur
Comme tout souverain digne de ce nom, Norton émit sa propre monnaie. Il s'agissait de billets de banque manuscrits, libellés en dollars, portant la signature « Norton I, Empereur » et une date impériale (il datait ses billets à partir de son « règne », comme les monarques anciens). Ces billets n'avaient aucune valeur légale, mais les commerçants de San Francisco les acceptaient sans sourciller. Un restaurant français, le « Poodle Dog », honorait systématiquement la monnaie impériale. Un coiffeur du centre-ville tenait un fauteuil réservé à Sa Majesté. Quand Norton dînait dans un établissement, le propriétaire apposait ensuite une plaque sur la porte : « Certifié par Sa Majesté l'Empereur Norton Ier » — ce qui attirait les clients. Les billets de Norton, aujourd'hui rarissimes, sont devenus des objets de collection qui se vendent à prix d'or dans les ventes aux enchères.
Bummer et Lazare, les compagnons à quatre pattes
L'Empereur Norton était inséparable de deux chiens errants célèbres à San Francisco : Bummer et Lazare. Ces deux bâtards, qui survivaient en volant de la nourriture dans les restaurants chics, étaient devenus des mascottes de la ville dans les années 1860. Norton, qui mangeait gratuitement dans les restaurants, les nourrissait chaque jour. Quand Lazare mourut écrasé par un camion de pompiers en 1863, la ville entière prit le deuil. Mark Twain lui-même écrivit un éloge funèbre à Lazare. Les trois compères — l'Empereur fou et ses deux chiens — sont immortalisés dans les chroniques de San Francisco comme des icônes de la liberté urbaine.
🚔 L'Incident du Policier Trop Zélé
En 1867, un policier fraîchement nommé, Armand Barbier, commit l'erreur de sa vie. Voyant Norton déambuler dans son uniforme défraîchi, il le prit pour un vagabond et l'arrêta pour « vagabondage » et « troubles mentaux », le faisant interner de force dans un asile. La réaction de San Francisco fut immédiate et furieuse. Les journaux publièrent des éditoriaux incendiaires. Les citoyens manifestèrent. Le chef de la police en personne vint s'excuser auprès de l'Empereur et le fit libérer sur-le-champ. Norton, magnanime, décréta le pardon impérial pour le policier Barbier. À partir de ce jour, tous les policiers de San Francisco eurent pour consigne de saluer respectueusement l'Empereur Norton quand ils le croisaient dans la rue — ce qu'ils firent scrupuleusement pendant treize ans. L'incident avait scellé le pacte tacite entre Norton et la ville : il était fou, certes, mais c'était LEUR fou, et personne n'avait le droit d'y toucher.
« Il avait la folie douce, la folie qui rend sage. Il ne faisait de mal à personne, et tout le monde l'aimait. San Francisco n'a jamais eu de plus grand roi, ni de plus fidèle serviteur. »
⚰️ La Mort d'un Empereur et la Naissance d'une Légende
Le 8 janvier 1880, l'Empereur Norton s'effondra à l'angle de California Street et de Dupont Street (aujourd'hui Grant Avenue), terrassé par une crise cardiaque. Il portait son uniforme impérial et tenait sous le bras le dernier exemplaire du journal. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Le San Francisco Chronicle titra le lendemain : « LE ROI EST MORT. » Les journaux concurrents, qui savaient que Norton préférait le titre d'Empereur, rectifièrent : « L'EMPEREUR N'EST PLUS. » Une collecte fut organisée pour lui offrir des funérailles dignes de son rang. On s'attendait à un cortège modeste. Mais le jour des obsèques, le 10 janvier 1880, plus de trente mille personnes — sur une ville de deux cent trente mille habitants — se pressèrent dans les rues pour accompagner Norton à sa dernière demeure au cimetière maçonnique. Le cortège mesurait plus de trois kilomètres de long. Des riches, des pauvres, des notables, des prostituées, des Chinois de Chinatown, des ouvriers, des commerçants — toute la diversité de San Francisco était là. Norton, qui n'avait jamais eu un sou, reçut des funérailles dignes d'un chef d'État. En 1934, sa dépouille fut transférée au cimetière de Woodlawn, dans le comté de San Mateo, où une pierre tombale sobre indique sobrement : « Norton I, Empereur des États-Unis et Protecteur du Mexique. »
🌉 L'Héritage : Le Pont, la Monnaie, et l'Idée
L'histoire de l'Empereur Norton n'est pas seulement anecdotique : elle est devenue un symbole de l'esprit de San Francisco, ville iconoclaste, tolérante, capable d'embrasser l'excentricité plutôt que de la réprimer. En 1936, quand le Bay Bridge fut inauguré, une plaque commémorative rappela que Norton en avait eu l'idée soixante-quatre ans plus tôt. En 2004, un groupe de citoyens lança une pétition pour que le pont porte officiellement le nom de « Pont Empereur Norton » — la proposition n'aboutit pas, mais elle recueillit des milliers de signatures. La monnaie de Norton est aujourd'hui conservée dans les musées de San Francisco. Et chaque année, le 17 septembre, des « Nortonites » célèbrent l'anniversaire de la proclamation impériale. Plus profondément, Norton reste un rappel : la frontière entre génie et folie, entre réalité et utopie, est parfois plus mince qu'on ne le croit. Il fut un clochard, mais aussi un visionnaire. Il n'avait aucun pouvoir, mais il régna sur les cœurs. Dans une Amérique déchirée par la guerre civile, la corruption et les inégalités, Norton Ier incarna — avec humour et dignité — l'idée qu'un homme libre pouvait encore, en plein XIXe siècle, se proclamer empereur... et être pris au sérieux.
La prophétie du pont : Le décret de 1872 ordonnant la construction d'un pont entre San Francisco et Oakland est aujourd'hui considéré comme l'un des actes les plus visionnaires de Norton. À l'époque, la baie de San Francisco mesurait plus de six kilomètres de large, avec des courants violents et des profondeurs allant jusqu'à cent mètres. Aucun pont d'une telle envergure n'avait jamais été construit. Les ingénieurs de l'époque jugeaient le projet impossible. Quand le Bay Bridge fut finalement inauguré en 1936, certains journaux publièrent des caricatures montrant le fantôme de Norton souriant depuis les nuages.